Yv

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Je lis, je lis, je lis, depuis longtemps. De tout, mais essentiellement des romans. Pas très original, mais peu de lectures "médiatiques". Mon vrai plaisir est de découvrir des auteurs et/ou des éditeurs peu connus et qui valent le coup.

La Piste des sortilèges, roman

roman

Vents d'ailleurs

par
24 septembre 2013

Il est difficile de résumer ce roman dense. C'est une épopée formidable, une quête initiatique dans laquelle Gary Victor se fait un plaisir de mêler la religion, la philosophie, la vie, la mort, la fidélité en amitié, la politique, l'amour, l'état de son pays Haïti de ses débuts à nos jours ... Il y a une foultitude de personnages, des vivants, des morts, des divinités vodou qui fort heureusement apparaissent les uns après les autres si bien qu'on ne s'y perd pas. Récit extrêmement maîtrisé qui se laisse suivre très aisément même lorsque comme moi, on n'est pas féru du genre fantastique. Certes, on peut se perdre facilement dans les traditions et la religion vodou, mais G. Victor a eu l'intelligence de mettre en fin de volume d'une part un glossaire et d'autre part une liste des personnages intervenants, tous les deux bienvenus.

Ce roman est long (581 pages dans sa version poche) mais jamais ennuyeux. La meilleure preuve est que parfois, je voulais passer vite tel ou tel passage mais qu'à chaque fois j'en étais empêché, attiré par le texte, les aventures de Sonson et les histoires annexes. Car si Sonson avance sur la Piste : "La Piste, c'est le purgatoire, la longue route où les mécréants doivent se dépouiller de leur peau d'homme pêcheur. La Piste, c'est le purgatoire avec une porte de sortie, une porte qui ne s'ouvre que sur l'enfer. La Piste, c'est la gomme qui efface tout, qui réduit l'âme à sa plus simple expression. La Piste, mon fils, c'est la punition suprême." (p.543), comme la définit Bawon Samedi (esprit gardien des cimetières dans le vodou), il doit passer des épreuves, raconter des histoires et en écouter. Lui raconte des bribes de la vie de Persée, tentant de justifier qu'il est un Juste et qu'il doit donc revenir sur terre, et il doit écouter les vies de ceux qui sont bloqués sur la Piste, certains avec des peines lourdes. C'est dans ces apartés que Gary Victor raconte son pays, depuis le temps des colonies lorsque les blancs contrôlaient tout jusqu'à la période plus proche de nous avec son Président Éternel et ses tristement célèbres tontons macoutes. Il y est aussi beaucoup question de religion, comment lentement, mais sûrement la religion catholique a supplanté le culte vodou. Gary n'épargne ni les tenants de l'une ni ceux de l'autre ni même les dieux de la religion vodou, les Iwa, mécontents des conversions des Haïtiens à une religion monothéiste auxquels ils cherchent à nuire et dont ils veulent récupérer les âmes. Beaucoup de questionnements sur la vie et la mort, sur l'amour, sur ce que l'on appelle maintenant la résilience. L'amour physique est abordé aussi de manière parfois brutale (il me faut préciser ici que Sonson Pipirit est muni d'un "énorme sexe que se disputent les filles des hommes et des dieux" (4ème de couverture), mais surtout de manière assez romantique, car Sonson est certes un homme qui aime le plaisir charnel, mais il respecte avant tout la femme avec laquelle il copule.
Un roman d'aventure moderne, haïtien, truculent, empreint des rites et traditions haïtiens, qui lorgne également vers la mythologie, les contes, les récits d'aventures de tout ordre, les romans initiatiques, la critique sociale et/ou politique. Un très joyeux mélange, formidablement mené, totalement maîtrisé, qui ne m'a pas laissé une seule seconde de répit qui m'a envoûté moi aussi au point de ne pouvoir aller plus vite que le rythme imposé par l'auteur, "le tout servi par une langue drue, baroque et inouïe." (4ème de couverture).

Les heures pâles
par
24 septembre 2013

Le narrateur est un jeune homme qui vient de quitter Lyon pour Paris, il est journaliste. Un jour, une nouvelle, son père, un flic réputé, exemplaire, "professionnel de la vérité" (4ème de couverture) a une autre vie à côté de sa vie officielle de sa femme et ses deux garçons. Une autre femme et une fille de 18 ans. La famille implose. Entre ceux qui ne veulent pas comprendre, qui frôlent la folie, telle la femme-mère trompée et le narrateur qui préfère s'expliquer avec son père, avoir enfin de vraies discussions, des confidences, eux qui évitent de se parler. C'est aussi pour lui, une vraie enquête sur les traces de ses parents pour tenter de comprendre.

Mis à part un petit passage à vide aux trois quarts du bouquin, léger, quelques pages qui m'ont semblé moins intéressantes avant que la fin ne reprenne le dessus, ce livre est passionnant. Je ne suis pourtant pas un grand fan des épanchements, des "romans" ou récits dans lesquels l'auteur ou son double se raconte -je ne sais d'ailleurs pas ce qui, ici relève de la fiction ou du roman- ou alors, il faut que ça soit excellent : une écriture exigeante qui laisse passer les émotions (dans le genre, j'aime beaucoup Annie Ernaux, Charles Juliet qui ont basé toute leur œuvre littéraire sur l'autofiction, mais beaucoup d'autres également l'ont fait sur des livres très personnels tels Jacques A. Bertrand dans le très beau Le pas du loup). Eh bien, sans vouloir comparer Gabriel Robinson à ces grands noms de la littérature française contemporaine, il réussit à écrire un texte bourré d'émotions, de sentiments, de tendresse, d'admiration mais aussi de frustration envers ce père avec qui il n'a jamais pu parler, ce qui semble être un thème universel il va falloir que je voie cela de près avec mon grand garçon. La colère est présente, ainsi que la compassion envers la mère, touchée, coulée même par la découverte de la double vie de son mari. Le fils devient père pour ses parents et reste grand frère pour son cadet en même temps qu'il découvre sa sœur. Ce qui semble faire mentir un guide dogon que les parents ont consulté au début de leur vie commune et que leur fils, menant son enquête sur la vie de ses parents, a retrouvé : "Les fils sont le désordre, les fils sembleront toujours désordonnés aux yeux de leurs pères. Les pères construisent et nous, nous détruisons. C'est l'idée fixe, l'image courante." (p.8)
Écriture à la fois travaillée et limpide, exigeante comme je l'écrivais plus haut, qui fait la place belle aux émotions, alternant phrases courtes, un peu de dialogues et longues phrases, questions, jeux sur les mots, assonances :
- "Hélas, parallèlement à ma peur exagérée des guêpes attirées par nos melons, j'avais le bourdon. Farceur sans complice, intégralement niais, les cheveux blanchis par le soleil provençal, juché sur BMX et vêtu de bermudas fleuris, je m'ennuyais gentil, régulièrement confondu en train de parler tout seul faute de gamins de mon âge familiers de ma langue ; il n'y avait que des Allemands, des Anglais et des Hollandais. Parler avec les mains ? Recréer le babil de Babel propre aux enfants qui se captent pour un jeu de balle, ferme les yeux jusqu'à cinq, un bisou." (p.37)
- "Le cœur épuisé, prêt à exploser, irrigué par le stress jusqu'à l'insomnie, la nausée, mon père a traversé des déserts, survécu tête baissée sans parler trop, ce chameau." (p.40)
J'aurais pu citer nombre d'autres extraits, personnellement, j'ai une faiblesse pour iceux : "Le babil de Babel" me ravit particulièrement. Aimer un texte peut tenir parfois à ce qui pourrait paraître des détails mais qui selon moi est le petit plus nécessaire, le je-ne-sais-quoi qui fait la différence entre deux textes : celui qu'il l'a et qui plaît et celui qui ne l'a pas et qui ne fait pas mouche. G. Robinson a manifestement ce petit plus , ce je-ne-sais quoi, sans doute le plaisir et le talent de faire jouer les mots entre eux.
Tout pour plaire ce livre qui explore les profondeurs des tourments humains, les relations familiales, les dits et les non-dits qui peuvent faire exploser un groupe, des individus ou une seule personne. Finement observé et magistralement narré. Pas larmoyant, même s'il n'est pas toujours gai, il ne tombe jamais dans le sordide, le vulgaire ou le pathos. Un premier roman très maîtrisé qui en laisse augurer d'autres de très bonne facture. Une très belle découverte, très convaincante pour cette rentrée littéraire de 2013.

Le soleil à mes pieds, roman
par
10 septembre 2013

Deux sœurs totalement opposées : le grande, exubérante, nymphomane fascinée par la mort et les cadavres, qui travaille au SAMU parisien et qui dirige la vie de sa sœur, qui la tyrannise, elle, la petite, renfermée, timide et qui s'exclut des relations sociales. Orphelines depuis toutes petites. Depuis 18 ans.
Un peu déçu de ce roman qui ne parvient pas à m'émouvoir : je suis les deux sœurs sans vraiment ressentir quoi que ce soit pour l'une et pour l'autre. Je ne sais si c'est dû à des personnages ou des situations déjà vus ou lus. Sans doute. Ou à une écriture volontairement déstructurée, parfois hachée qui n'apporte pas d'intensité au texte ni d'émotion. Probablement. Ou encore à l'absence de détails tels les prénoms des jeunes femmes, qui sont nommées la grande et la petite. Plausible.

Sûrement ces trois raisons simultanément qui font que jamais je n'ai pu m'intéresser vraiment à cette histoire.

RIEN ROMAN
par
10 septembre 2013

Un homme et une femme se retrouvent pour fêter leurs vingt ans de mariage dans une chambre de l'hôtel Negresco. Vingt ans de mariage d'érosion des sentiments et des désirs. Après avoir fait l'amour, chacun d'entre eux se laisse aller à la rêverie.
Voilà pour les premières lignes du roman, et puis, on n'accède absolument pas à la rêverie des deux personnes, mais seulement au travail universitaire de l'homme sur Jean-Germain Gaucher, un compositeur de second ordre : sa vie son œuvre. Son œuvre indissociable de sa vie amoureuse et de sa vie d'homme de cabaret louche au début du 20ème siècle.
C'est un roman très bien écrit, on sent l'exigence littéraire, l'amour des belles phrases et du beau texte, mais ça ne suffit pas pour m'intéresser.

Il manque, à mon goût, de l'émotion, du souffle, un je-ne-sais-quoi qui ferait que je pourrais m'intéresser à Jean-Germain et aux femmes qui l'entourent.

Le Tapis de course
par
10 septembre 2013

Dans une grande surface, son chariot plein, le narrateur se fait traiter de "pauvre type" par un jeune homme n'ayant qu'un article, un à qui il refuse de céder sa place. Ces deux mots dits très tranquillement le laissent pantois, lui qui, ordinairement, a le sens de la répartie. Ils s'installent en lui et bousculent sa petite vie et ses petites habitudes.
Cet homme décide alors de se confier non pas par écrit, mais sur la fonction dictaphone de son téléphone portable. On découvre un homme fier de lui, responsable depuis dix ans du secteur Littérature et philosophie de la grande bibliothèque, un homme hautain, méprisant n'ayant que peu d'intérêt pour ceux qu'il ne juge pas dignes d'être à sa hauteur. C'est un homme méchant. Totalement narcissique, même s'il est conscient de ses faiblesses, ses couardises qu'il ne veut pas nommer.

Un homme à la routine bien ancrée tant dans sa vie professionnelle que dans sa vie personnelle.
C'est un livre bien écrit, mais qui ne me convainc pas totalement. Le problème n'est pas que le personnage principal soit détestable, non, après tout, rien n'oblige un écrivain à décrire un homme bon. Un homme ou une femme méprisables peuvent bien être au centre d'histoires ; souvent plus complexes que les héros blancs, ils en sont même plus intéressants. Non, le problème pour moi vient du fait que tout le livre est vu par ses yeux, normal puisqu'il s'agit d'une sorte de confession sur son portable, et que tout tourne autour de lui. Jamais le lecteur ne peut se reposer le temps de faire connaissance avec un autre intervenant. Le "je" est omniprésent, à quasiment toutes les phrases et cet homme suffisant fait bien montre de son mépris de l'autre, de son amour de lui-même.
Malgré ces réserves sur le fond, car la forme, elle, est irréprochable, une belle écriture qui joue sur plusieurs registres, des phrases longues, des courtes, des mots savants qui collent parfaitement au personnage, à sa pédanterie, le livre recèle de vraies belles pages, sarcastiques, ironiques, qui, sincèrement rien que pour elles, justifient la lecture de ce livre, comme par exemples celles qui suivent (mais il y en a beaucoup d'autres) :
"Avec ma femme, on ne se touche pas beaucoup. Ni son corps ne m'attire ni le mien ne lui plaît. Chacun s'endort de son côté, et pas de contact entre nous, comme si un rideau de plomb partageait l'espace. Elle regarde vers l'ouest et moi vers l'est. Notre manque de désir est réciproque. Aucun fantasme ne court dans nos têtes. Nous ne nous reprochons rien : pas de pommes pourries entre nous, pas de pensées amères. Une fois par mois, c'est elle qui donne le signal. Avec son orteil elle gratte un de mes mollets, abolit la ligne de partage. Je cède à la demande, par sagesse et par respect, parce que la femme qui est à côté de moi est ma femme, parce que l'imagination stimule assez d'envie pour que tout reste possible, parce que j'ai en horreur les complications." (p.92)

Je stoppe mon extrait ici, la chair est triste, et la suite des ébats du couple également, mais leur description vaut le détour, on est loin de l'engouement actuel pour l'érotisme en littérature.