Yv

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Je lis, je lis, je lis, depuis longtemps. De tout, mais essentiellement des romans. Pas très original, mais peu de lectures "médiatiques". Mon vrai plaisir est de découvrir des auteurs et/ou des éditeurs peu connus et qui valent le coup.

Broyé
par
16 juin 2019

Cédric Cham, je l'ai déjà rencontré dans son précédent roman, "Le fruit de mes entrailles", un roman noir, très noir. Je pensais qu'il avait atteint les limites de cette couleur, mais je me trompais tant "Broyé" est encore plus noir. Pour "Le fruit de mes entrailles", je parlais de l'outrenoir de Soulages, pour celui-ci, je parlerais plus volontiers du Vantablack utilisé exclusivement par Kapoor en peinture.

Cédric Cham parle de l'enfermement physique mais aussi de l'enfermement psychique lorsqu'une personne est contrainte par une autre. La violence des mots est parfois plus forte que cette des actes. Christo a subi les deux et s'efforce de ne pas reproduire. Mais comment vivre "normalement" lorsque toutes les années précédentes ne furent que violences subies, puis infligées et toujours subies. La résilience, ce n'est pas aisé lorsque les coups et les insultes pleuvaient 24h/24. "Quant au passé, même si des fragments perçaient parfois la surface, à quoi bon s'étendre dessus ? Se souvenir, en parler, revenait à triturer le couteau dans la plaie. A se remémorer ce qu'ils avaient été et donc ce qu'ils étaient devenus. Voire ce qu'ils ne seraient plus. Jamais. Et puis, reconnaître le passé conduisait à prendre conscience du présent. Et donc à devoir affronter le futur. Ou plutôt l'absence de futur. Comment vivre sans but, sans possibilité de lendemain ?" (p.196)

Comment lier connaissance, nouer des relations dans ces conditions ? Comment garder sa part d'humanité ? Tout cela est abordé par l'auteur, parfois directement, parfois entre les lignes dans une écriture qui claque comme des coups. Le style est âpre. Sec. Violent. A l'os comme m'a dit quelqu'un un jour. Pas de fioriture, Cédric Cham va au plus profond sans détour. Un roman noir et dur qui ne laisse pas indemne. On frissonne encore une fois refermé en repensant à tout ce qu'on y a lu.

Je ne lirai pas tous les jours de livres de la sorte, pour mon confort et ma santé mentale -enfin, ce qu'il en reste- mais là, j'en suis encore tout chose, à tel point que, même pas sous la contrainte, j'en fais l'un de mes coups de coeur.

Des écrivains imaginés
par
16 juin 2019

Quinze écrivain(e)s sont l'objet de nouvelles. Tour à tour héros d'icelles ou bien simple référence voire le sujet sans être vraiment présents, ils sont tous objets de fiction. Tous les textes ne m'ont pas touché mais certains sont bons. Ceux sur Charles d'Orléans (1394-1465) et sur la très oubliée Antoinette de Lafon de Boiguérin Deshoulières (1634-1694), le texte le plus drôle, notamment par son abus - voulu et revendiqué - de l'écriture inclusive amenant des outrances qui font sourire. Manon Roland (1754-1793) également a droit à de belles lignes ainsi que Heinrich von Kleist (1777-1811), Gérard de Nerval (1808-1855) et Marguerite Duras (1914-1996).

Les autres m'ont paru plus faibles ou moins dans mes centres d'intérêt : Stéphane Mallarmé, Arthur Conan Doyle, Marcel Proust, Louis Pergaud ou Françoise Dolto, tandis que deux autres sont entre les deux : Fiodor Dostoïevsky et Sidonie Gabrielle, dite Colette.

L'ensemble donne un livre assez inégal néanmoins intéressant par la manière de traiter les sujets, l'autrice changeant de style à chaque écrivain(e). Elle ne s'essaie pas au pastiche, mais colle à l'époque, aux mœurs et aux écrivains dont elle parle et à leurs personnages fictifs. Dans les dernières pages, elle donne une très courte biographie des écrivains en question, son aura à l'époque et maintenant et quelques conseils pour parler d'eux sans les avoir lus. Ce sont les passages les plus drôles du livre.

En résumé, un recueil de nouvelles au thème assez original qui ne décolle jamais vraiment et peut donc décevoir, qui, cependant, garde une certaine originalité pour ne pas dire une originalité certaine qui donnera envie de l'ouvrir et pourquoi pas permettra une jolie découverte.

En Quête d'Elena
par
16 juin 2019

Première apparition de Gignac et de son équipe, et pour cause, c'est le premier roman de Lise Pradère.

C'est un polar documenté, qui, comme je l'aime, met en scène des flics creusant toutes les pistes, ne s'acharnant pas sur un seul potentiel coupable. Ce qui fait que l'enquête part dans pas mal de directions : crime passionnel, affaire politico-financière, vengeance, ... Tout est à chaque fois fouillé, minutieusement décrit. La seule faiblesse, assez minime de ce roman est dans la personnalité de Gignac, ses colères parfois surprenantes et pas forcément crédibles (pour l'une d'entre elles au moins, mais je ne dirai pas laquelle, pour ne rien divulguer de l'intrigue). On sent le surjoué, mais peu importe, parce que tout le reste tient la route et que la naissance d'un héros que j'imagine bien récurrent ne va pas sans quelque faiblesse rattrapée dans les titres suivants. Si la série continue, ce qui ferait le bonheur de tout lecteur amateur de polar, les personnages déjà bien esquissés prendront de l'ampleur.

Roman fort bien mené, le rythme est celui des flics qui bossent avec parfois des sprints, on prend le temps de faire le point sur chaque piste bien travaillée et menée. Lise Pradère construit un roman contemporain dans un contexte qu'on connaît, notamment la partie politico-financière fort bien décrite et documentée. Le tout est assez bluffant et tient en 270 pages là où il en faut le double à certains pour en écrire beaucoup moins. Le talent d'écrire une histoire complète en condensé n'est pas donné à tous les romanciers, Lise Pradère l'a pour ma plus grande joie, moi qui ne cours pas après les pavés. Belle découverte.

Une enquête du commissaire Workan / Plus puissants que les dieux
par
16 juin 2019

Pour son aventure précédente, Lucien Workan pèlerinait en Bretagne avec la lieutenante Mahir, également sa compagne : "Requiem pour l'Ankou". Le voici revenu à une enquête plus classique si tant est que l'on puisse parler de classicisme avec cette équipe de flics assez étonnante, originale et totalement imprévisible. Il est difficile de dire si le commissaire Workan est particulièrement mauvais, bien ou mal entouré ou tout simplement génial, du genre qui cache son jeu avant le détail qui fera naître sa fulgurance et la résolution de l'énigme à lui proposée. Sans doute sont-ils, lui et sa lieutenante préférée, un mélange de tout cela, même si Leila Mahir semble moins obtuse, beaucoup plus apte à dénicher les fameux détails qui serviront à son chef, à creuser les interrogatoires.

Hugo Buan imbrique deux récits dans ce polar. D'abord celui d'un vieil homme écrivant ses mémoires et qui raconte par le menu la construction du barrage dans les années 60, la vie des ouvriers et petit à petit sa vie personnelle qui dérive vers le jeu et sans doute des choses pas très catholiques à raconter - mais je laisse le suspense. Cette partie est sobre, documentée, et assez sérieuse. Puis, il y a la partie de l'enquête de Workan, totalement barrée. Une comédie policière, que dis-je une farce policière qui fait mouche à chaque répartie, ultra dialoguée, de vraies joutes verbales qui m'ont fait beaucoup rire, que j'ai partagées aux membres de la famille présents dans la pièce et qui veulent maintenant les lire. Par exemple et entre multiples autres :

"Ils se tassèrent dans la minuscule entrée, encombrée d'un porte-parapluies en fer forgé au récipient en porcelaine, d'un perroquet chargé de vêtements et d'une tête de taureau ou de génisse empaillée, accrochée au mur. Le regard bovin qui le dévisageait d'une façon ostentatoire agaçait Workan. La vieille s'en aperçut.

- C'est notre fils...

- Il a beaucoup changé, dit Lucien

- Non, c'est notre fils qui nous l'a offert... Il est mort

- Ça se voit, poursuivit Workan

- Non, pas le taureau, notre fils. Il travaillait dans un abattoir, il est mort la veille de son départ en retraite... je vous dis pas, un accident bête..." (p.147)

Et le dialogue de continuer sur les mêmes tempo et quiproquos, comme quasiment chacun d'eux tout au long du roman. Dire que je me suis régalé est un euphémisme. J'ai dévoré ce tome 11 de la série avec Workan et je ne peux qu'en conseiller très très fortement la lecture réjouissante et anti-stress-déprime-coup-de-mou-et tout-ce-qui-ne-va-pas...

Merde à Vauban - Prix VSD du Polar, Coup de coeur des lecteurs
par
16 juin 2019

C'est la première enquête du commissaire Morteau, que j'ai découvert il y a trois ans pour sa deuxième enquête intitulée, "L'origine du crime", basée sur les œuvres d'un peintre né en Franche-Comté, Gustave Courbet. Je lis à l'envers, mais ce n'est pas grave, je m'y retrouve bien quand même et je pourrai même reprendre le cours normal puisqu'un troisième titre est sorti récemment, "Il y aura du sang sur la neige".

Morteau est amateur de lenteur, il accumule les indices, les informations, trie le tout et se fait une idée lorsque tout s'emboîte parfaitement, au contraire de son jeune collègue impétueux qui veut absolument échafauder des hypothèses et faire coller les faits avec icelles. Parfois, ça fonctionne, mais parfois tout accuse un innocent au mauvais endroit au mauvais moment. Donc Morteau tempère les ardeurs de Monceau en souriant parfois dans sa moustache, en s'emportant souvent avant de rejoindre son deuxième chez lui, le Petit Mont d'Or où la patronne lui sert une cuisine locale roborative et des vins locaux. Son expérience lui a appris "[qu']Il ne fallait jamais rechercher des preuves à tout prix, mais les laisser venir d'elles-mêmes, sans les forcer, sinon le risque était grand de les provoquer, voire de les fabriquer involontairement." (p.196)

Mis à part quelques rappels des faits un peu trop fréquents, ma principale gêne vient du fait que les noms des deux héros se ressemblent et qu'il m'a fallu un peu de temps et ne pas passer trop vite les lignes pour bien savoir qui parlait ou agissait -mais au bout de quelques pages, l'habitude est prise. Cette première enquête est franchement très bonne et très agréable à lire. L'opposition entre les deux flics met du sel dans l'intrigue, ajoute un peu d'humour et de légèreté, ainsi que les œillades énamourées de Monceau à toutes les femmes qu'il trouve jolies.

C'est un polar qui prend son temps, qui ne joue pas avec les nouvelles technologies ni avec une tension terrible, des poursuites ou des rixes. C'est assez paisible, drôlement bien ficelé et maîtrisé. Un roman qui a reçu le prix VSD du polar en 2013, coup de coeur des lecteurs. Et le deuxième tome a lui aussi reçu un prix, celui du Lion's club de Rambouillet. Non pas que j'attache énormément d'importance aux prix, mais un auteur qui en reçoit pour chacun de ses livres, c'est pas mal quand même.