Yv

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Je lis, je lis, je lis, depuis longtemps. De tout, mais essentiellement des romans. Pas très original, mais peu de lectures "médiatiques". Mon vrai plaisir est de découvrir des auteurs et/ou des éditeurs peu connus et qui valent le coup.

Le mystère de Roccapendente
15,00
par
6 juin 2012

Note liminaire : Pellegrino Artusi est un personnage réel. Né en 1820 dans une famille de commerçants, il profite de ses voyages dans son pays pour compiler les meilleures recettes des régions. Le livre qu'il publie ensuite est vite un best-seller. Pellegrino Artusi est considéré en Italie comme le fondateur de la tradition gastronomique italienne (d'après une note de l'éditeur).

Très sympa ce petit polar italien. Situé à la fin du 19ème siècle, dans une Italie tout juste réunifiée qui n'a pas encore atteint l'unité. Marco Malvadi joue sur l'aversion des uns pour les autres, sur la différence de classes sociales, se moque gentiment des nobles qui n'ont jamais travaillé de leur vie et qui sont bien incapables simplement d'y penser. Le travail est un concept très lointain et inatteignable -et surtout pas souhaitable- pour eux !

Les personnages sont assez caricaturaux, certains totalement engoncés dans leurs rôles de baronne-mère, de baron, de fils de noble, ... Caricaturaux, mais tellement bien décrits qu'on les imagine aisément tant dans leurs physiques que dans leurs manières d'être et de se comporter. Arrogance et suffisance pour certains. Morgue et sentiment de supériorité pour d'autres. La place des femmes n'est pas enviable et Marco Malvadi le dit clairement lorsqu'il parle de Cecilia, la fille du baron qui rêve de faire des études de médecine mais qui à cette époque ne peut qu'en songer. La seule aristocrate du lot qui vaille qu'on s'intéresse à elle, puisqu'elle même s'intéresse à autrui.

Ce qui fait le charme de ce bouquin, c'est aussi qu'il se passe au 19ème siècle mais qu'il est raconté par un auteur de maintenant bien dans son époque, qui se permet des incursions dans son récit pour commenter tel ou tel événement. Par exemple : "Quoiqu'il en soit, ce samedi-là un beau hors-programme occupa la scène : car jamais, avant ce jour-là, ni les résidents ni les domestiques n'avaient été réveillés par un hurlement aussi terrifiant que celui qui venait de surprendre le château. Ce hurlement inhumain était l'oeuvre de Mlle Barbarici, qui gisait au sol, étalée comme une peau de lion, devant une porte en fer et en bois située au sous-sol. La malheureuse était non seulement immobile, mais dûment évanouie, comme il convient à une femme dans un roman qui se déroule à la fin du XIXe siècle." (p.40/41). Ça donne une impression bizarre, un anachronisme voulu et revendiqué qui fait souvent sourire voire rire. Le langage est clair, direct et simple : "Tout cela, assaisonné des visites à Noël, de son beau-frère lieutenant des carabiniers du roi à Questa Pina Onorato Passalacqua, qui avait pris part à l'expédition mettant fin, des années auparavant, aux exploits du brigand Stefano Pelloni, plus connu sous le nom du "Passeur". Lequel beau-frère, immanquablement, lui cassait les couilles avec le récit de cette héroïque entreprise, y compris la fusillade au terme de laquelle la bande tout entière avait été arrêtée et le Passeur blessé à mort : fait dont le beau-frère, sans le dire clairement, laissait entendre qu'il était le responsable. Et lui [le Délégué Artistico], il était là, à remâcher son panforte et sa bile, conscient du fait que dans ce marécage de merde où on l'avait expédié, quand bien même on serait un héros, il n'y aurait jamais moyen de le démontrer." (p.63)

Ajoutons à cela des recettes de cuisine, des métaphores culinaires notamment celle concernant la mayonnaise un peu trop longue pour être citée (p.139/140) et la méthode imparable pour éviter les désagréments olfactifs liés à l'ingestion d'asperges : "La mauvaise odeur produite par les asperges peut se transformer en agréable odeur de violette si l'on verse quelques gouttes de thérébenthine dans le pot de chambre." (p.217, tiré du livre de Pellegrino Artusi), et vous avez tous les ingrédients pour un polar historique italien de bonne tenue, idéal pour une lecture "pas prise de tête".

Le boucher de Guelma
par
6 juin 2012

Malgré un thème, un contexte et une histoire très forts, je ne réussis pas à entrer dans ce bouquin. Peut-être le choix de l'auteur de faire de Maurice Fabre le narrateur ? Peut-être les incessants allers-retours entre passé et présent ? Peut-être les divers rapports des divers intervenants cernant la personnalité de Maurice Fabre, les faits qui lui sont reprochés ? Peut-être l'écriture de Francis Zamponi qui ne parvient pas à m'accrocher, même si il n'y a rien à lui reprocher (ou alors c'est cela une écriture trop lisse, pas désagréable non, juste trop fade pour le sujet qu'elle aborde ?

Ou bien tout en même temps ?

Une enquête de Nico Sirsky, Déjeuner sous l'herbe, Une enquête de Nico Sirsky
par
31 mai 2012

Bien, très bien. Dans la lignée des précédents, toujours très précis dans les procédures, la vie quotidienne des enquêteurs, les détails qui donnent un ton vécu, réel au livre. Un polar qui fourmille de précisions médicales, géographiques et pour ce coup-ci culturelles, mais j'y reviendrai un tout petit peu plus tard. (Ah suspense quand tu nous tiens !)

Aux griefs que j'avais contre les enquêtes de Nico, disant qu'elles étaient un peu toujours dans le même monde bourgeois, classe supérieure avec des gens beaux et bons (prière de vous reporter à mes deux articles précédents) F. Molay répond par cette phrase en exergue de son dernier roman -en fait, elle ne me répond pas personnellement, mais bon, je peux le prendre comme cela si je veux !- : "Au meilleur des mondes, peuplé de gentils et de faux criminels ; le monde dont je rêve pour mes enfants." Tout est dit, et je ne peux qu'approuver son point de vue : il en faut pour tous les goûts !

L'intrigue dans ce roman policier est plutôt classique, d'ailleurs, l'un des flics le fait remarquer en fin de volume : "[...]... C'est si banal, en fin de compte, remarqua le capitaine Plassard." (p.311). Bien menée, elle tient le lecteur jusqu'au bout sans peine, toujours dans la même idée qu'une piste découverte doit être explorée jusqu'au bout même si elle est infructueuse.

Là où l'auteure fait très fort c'est dans le contexte : imaginez un plasticien, Samuel Cassian, spécialisé dans les tableaux-pièges sur lesquels il colle les fins de repas (assiettes, verres, restes, ...) tels que les invités les ont laissées sur sa table. Il se dit qu'un jour il pourrait organiser un buffet en plein air avec des invités triés sur le volet qui tous apporteraient des objets personnels. Puis, ce buffet serait enterré et sujet de fouilles vingt ans plus tard. Impensable ? Eh bien, non, F. Molay l'a écrit. En fait, et là encore je trouve cela très bien, elle se sert d'un fait réel pour ancrer son histoire. Car ce banquet à bel et bien existé. Organisé par Daniel Spoerri (dont Samuel Cassian est le sosie ou le clone). Enterré, il a été mis à jour 27 ans plus tard, en 2010 (voir l'article de l'Express ou la vidéo sur le site de l'Inrap), mais évidemment sans squelette humain ! Bon, je fais mon fiérot, celui qui sait et tout et tout. En fait, j'ai eu connaissance de ce Déjeuner sous l'herbe dans le livre de JP Demoule, On a retrouvé l'histoire de France ; il y fait allusion brièvement, et ça m'avait intrigué (il est aussi l'archéologue chargé des fouilles de ce banquet enterré). J'ai trouvé l'idée excellente et je trouve tout aussi bonne l'idée qui consiste à prendre cet événement culturel pour en faire le contexte d'un roman policier. En plus, F. Molay nous donne plein de renseignements sur cette période, sur l'oeuvre ; comme d'habitude, elle instruit en distrayant.

Troisième très bonne enquête de Nico Sirsky qui fait toujours -et tant mieux- une belle place aux femmes (et pour la première fois dans cette série, F. Molay crée un policier d'origine maghrébine Ayoub Noumen : c'est du grand art puisqu'elle devance mes remarques sur Dent pour dent, comme si elle avait deviné que j'allais être perfide. Trop forte la Frédérique ! -et pardon pour cette familiarité, mais bon, elle me coupe tous mes effets sur les réserves que j'ai émises sur ses livres ; c'est pas drôle, je ne peux même plus raler.)

Allez-y sans risque, c'est du polar qui tient la route et en plus Nico, il aime AC/DC et Bruce Springsteen, alors...

Hitler in love

Christophe Lucquin éditeur

12,00
par
23 mai 2012

Quatre nouvelles que voici présentées :

- Hitler in love : "Geli, volcan de son existence, lave de ses entrailles; il dormait sous ce volcan : il incarnait la ville romaine de Pompéi." (p.11)

Ou comment Adolf Hitler part en zeppelin avec sa nièce Geli. Une sorte d'enlèvement amoureux, parce que la relation entre eux est ambigüe, probablement sexuée.

- Histoire terrifiante pour enfants : "Un frère et une soeur marchèrent un jour jusqu'à une maison abandonnée. A l'intérieur de la demeure, personne ne pouvait les voir." (p.21)

Une histoire bizarre d'une petite fille atteinte de ptosis (ouais, je sais je fais mon fiérot, parce que je connais un mots vachement dur, mais je n'ai pas de mérite, il est marqué dans le livre !) qui se trouve confrontée à un chirurgien totalement barré.

- L'Homme-sac : "- Il fait toujours aussi chaud ? demanda l'homme derrière le comptoir de la pharmacie.

Il s'adressait à tous ceux qui attendaient leur tour." (p.31)

Daniel est un jeune garçon qui pense avoir un sac dans la tête. Il en parle à ses camarades de classe et à Mademoiselle Johnson, son institutrice.

- Enrico : "la mère sortit le mètre de couture de sa corbeille à ouvrage.

- Ne bouge pas, je dois tout mesurer.

- Tout ?

- Tout." (p.41)

Enrico est un jeune garçon qui subitement, un jour où la neige tombée en abondance empêche la circulation automobile tombe malade. Son père décide de l'emmener à l'hôpital, à pieds.

Un monde étonnant que ne renierait pas Freud qui a toujours parlé des pulsions sexuelles des enfants. Je vous rassure, rien d'illisible, rien qui puisse réellement choquer. Mettre mal à l'aise, sans doute un peu par les thèmes abordés et la manière de les traiter. Un rien d'innocence, un soupçon de pulsion, une once de provocation (ne serait-ce que le titre !) et beaucoup de délire, de "surréalisme" qui me font penser à l'auteur de la postafce déjà cité, F. Becerra Calderon, ou encore Horacio Castellanos Moya ou bien même (et c'est toujours dans la postface) Steven Millhauser dont j'ai lu récemment Le lanceur de couteaux. Une écriture simple, claire et précise et très agréable. Felicia Edwards, comme son nom ne l'indique pas forcément est chilienne, comme F. Becerra Calderon.

Décidément, Christophe Lucquin de LC editions a un talent fou pour dénicher des textes inhabituels, intéressants qui sortent de l'ordinaire. J'aime bien quand des écrits bousculent un peu nos habitudes de lectures. Surtout Christophe, continuez et merci.

Paris mutuels

Jean-Marie LACLAVETINE

Branche

par
23 mai 2012

Nouveau numéro de l'excellente collection Vendredi 13. Il trouve naturellement sa place parmi les autres très bons titres. Vincent raconte ses malheurs, mais c'est tellement gros, impensable que c'en est drôle. JM Laclavetine se moque gentiment de son héros, le faisant passer pour un gentil, un peu naïf qui gobe tout, même le plus incroyable, par amour et pour les quelques et de plus en plus rares moments d'intimité avec Léa. Léa dont il est totalement sous la coupe. Léa qui fait ce qu'elle veut de cet homme qui se laisse facilement mener, par fainéantise ou par confort. Léa qui le ruine. Léa qui vit lorsque lui ne fait que l'attendre. (Z'avez vu ? J'use de l'anaphore, genre très couru depuis le débat d'entre les deux tours de la présidentielle, et qui a priori fonctionne bien ; je tente, on ne sait jamais, ça peut me rapporter des voix à moi aussi)

La première partie du livre est drôle, j'avoue avoir beaucoup souri aux mésaventures de Vincent. En même temps, je me disais que c'était un peu de sa faute s'il se faisait avoir comme cela malgré les conseils de son ami Angelo. Jusqu'au mariage, journée très particulière comme il se doit : "La cérémonie à la mairie fut expédiée sans tralala, suivie d'une verre au café de l'Europe et d'une promenade dans le square Marcel-Pagnol jonché de crottes de chiens, on a déjà fait plus romantique. La mariée était pressée, et nos deux témoins, Fred et Angelo, n'avaient pas grand-chose à se dire. Le temps de signer le registre sous l'oeil du greffier, de boire un coup, et nous nous sommes retrouvés seuls. [...] Mon épouse m'accordé une fantaisie : faire un détour par les rues de Vienne et de Madrid pour contempler d'en haut les voies ferrées avant de rentrer à la maison : ce fut notre voyage de noces." (p.46/47)

Malgré cette superbe journée, inoubliable, comme il se doit pour un mariage, Vincent ne voit rien, et continue de ne vivre que pour Léa. Mais il n'a pas encore atteint "son" pire : le moment culminant de cette idylle particulièrement romantique, la naissance de Violette, qui ressemble étrangement à Fred, le frère de Léa. Car Vincent n'aime pas les enfants, ce qui nous vaut une tirade de l'auteur particulièrement vacharde :

"On devrait naître à dix-huit ans. Treize quatorze, à la rigueur. Tout ce qui se passe avant est nul et non-avenu, stupide, superficiel, inintéressant. [...] On fait semblant de trouver merveilleuse cette époque où l'on ne savait parler que par borborygmes et où l'on ne maîtrisait pas ses sphincters, où l'on se cassait la figure toutes les cinq minutes faute de savoir poser un pied devant l'autre et où l'on se fourrait la cuiller de purée dans le nez. [...] Période qui se prolonge avec l'adolescence, où l'on commence à s'intéresser à l'autre sexe et où tout se termine dans des foirades poisseuses et grotesques, des chocs d'appareils dentaires et des rougeurs de peaux acnéiques. Franchement. Ne me dites pas que vous avez vraiment aimé ça." (p.69)

La seconde partie est moins humoristique, Vincent survit plus qu'il ne vit sans Léa, abruti par un travail original qu'il ne fait pas avec plaisir. L'heure est grave, et l'auteur fait une pause dramatique, noire dans son roman. Puis, la fin redevient plus enlevée, plus joyeuse et JM Laclavetine conclut son livre dans une belle pirouette réjouissante à souhait.

Belle écriture de JM Laclavetine, qui met ce bouquin pour moi au niveau de celui de Michel Quint que j'avais adoré surtout pour ses qualités littéraires. Beaucoup d'humour, d'ironie, d'auto-dérision, de situations "abracadabrantesques". Vincent est "un cave" comme on disait dans les films noirs des années 50/60. A propos de cinéma, il serait très bien ce livre, adapté à ce format.