Yv

http://lyvres.over-blog.com/

Je lis, je lis, je lis, depuis longtemps. De tout, mais essentiellement des romans. Pas très original, mais peu de lectures "médiatiques". Mon vrai plaisir est de découvrir des auteurs et/ou des éditeurs peu connus et qui valent le coup.

Carte du labyrinthe
par
4 mai 2011

Le premier roman d'Alberto Torres-Blandina, Le Japon n'existe pas, m'avait bien plu, dans un registre comico-ironico-léger. Pour son second roman, l'auteur est parti explorer un domaine totalement différent : celui de l'amour : la passion, la tendresse et bien sûr l'amour absolu, celui qui dure toujours : "nous aimer pour toujours, comme on n'aime que dans les poèmes." (p.199)

Jaime est un homme installé, marié et père de famille qui ne rêve que d'aventures, qui se pose des questions sur la durée de l'amour, sur la fidélité, sur la paternité et qui se demande ce qu'il aurait fait s'il n'avait pas suivi ce chemin. Mais il n'ose pas franchir le pas de l'adultère, malgré quelques occasions, de peur de ne plus pouvoir se regarder en face.
Alberto est l'homme à femmes, celui qui devient totalement paranoïaque et désemparé lorsque sa compagne Elisa se fait violer. Rien ne sera plus comme avant. Lui, l'homme aux conquêtes, ne drague plus, ne fait plus l'amour et quitte Elisa. Il voue de la haine aux hommes, tous ceux qui auraient pu violer Elisa. Il est détruit. Ne réussit pas à remonter la pente
Elisa est la femme amoureuse, qui pardonne à Alberto ses aventures. Elle est entière, indépendante. Violée, elle a énormément de mal à se remettre. Elle pense à la mort, à l'amour à mort. Elle cherche désormais l'amour absolu, celui qui ne peut baisser en intensité et celui qui la sauvera de son mal-être, qui la lavera de ce qu'elle ressent comme une salissure, son viol.

Dit comme cela, ce livre peut paraître noir, triste ; je ne vais pas vous mentir en vous disant qu'on rit à toutes les pages, mais je peux vous dire qu'il est surtout très profond. La réflexion des personnages est poussée à fond, ce qui dérange le lecteur bien obligé de se mettre en question lui-aussi. Il est construit en cinq parties de trois chapitres chacune, un par narrateur. Cette construction permet de maintenir un intérêt tout au long de la lecture. Bien écrit, simplement, pas de tournure de style alambiquée, point de phrases incompréhensibles. Chaque personnage, bien distinct, est une facette de l'humanité :

"Elle vient de découvrir qu'elle ne peut pas me haïr. Que nous sommes la même personne. Que derrière les noms et les nuances, nous sommes tous exactement la même personne perdue sous divers déguisements." (p.200)

Si vous aimez les histoires plan-plan, ne notez pas ce titre. Si vous aimez être dérangé par vos lectures, foncez ! Je vous avouerai sincèrement qu'un récit aussi intimiste ne m'avait pas bousculé autant depuis longtemps ! Assez facile de se projeter dans un des personnages ou dans les trois en même temps. Alberto, qui est pourtant très loin de ce que je suis dans la vie me touche particulièrement : son récit me paraît être le plus fort, le plus dense.

"Une histoire qui ne vous quitte plus" (4ème de couverture). Un auteur assurément à suivre !

Carnaval infernal

Pajot, Stéphane

Coop Breizh

par
21 avril 2011

Connaissez-vous Léo Tanguy, cyber-enquêteur qui travaille dans une Bretagne d'anticipation proche (ce livre se déroule en 2019) ? A la manière du Poulpe, Léo Tanguy est un personnage inventé par quatre écrivains, Gérard Alle, José-Louis Bocquet, Denis Flageul et Sylvie Rouch. Pour s'en emparer et écrire une histoire avec Léo, il suffit de respecter la bible le concernant. L'idée est de faire des polars régionaux de qualité en s'inspirant des recettes poulpesques. A l'heure actuelle, 16 romans avec Léo Tanguy ont été écrits, dont un par Jean-Bernard Pouy, créateur de Gabriel Lecouvreur, référence en la matière.

Là, c'est Stéphane Pajot qui s'y colle. Journaliste-écrivain nantais, grand connaisseur de tout ce qui touche à cette ville, il fait donc venir Léo Tanguy dans la cité des Ducs. Il a laissé libre cour à son imagination et a refait de Nantes la Venise de l'Ouest. En effet le nouveau maire, un écolo, a fait recreuser les canaux qui, avant les années trente (mille neuf cent trente) sillonnaient la ville avant d'être comblés. Nantes est aussi devenue, sous la plume de l'auteur, la ville ayant l'un des plus beaux carnavals de France, grâce à la reprise en mains du comité des fêtes par des gens motivés et totalement fous. Les machines pullulent -pour ceux qui ne les connaissent pas, suivez le lien précédent- et sont devenues en quelque sorte la marque de fabrique de la ville, ce qu'elles sont réellement un peu déjà, grâce au fameux éléphant.

Léo débarque donc dans cette ville tendue à l'approche du très proche carnaval, qui, en cette année 2019, a pour thème l'enfer ! C'est dire si un cocon géant accroché aux colonnes de l'opéra Graslin n'impressionne personne il est d'ailleurs pris comme une performance artistique. Sauf que lorsqu'on sort de ce cocon, un vrai cadavre, les humeurs changent et les flics et les journalistes emplissent les rues de la ville à la recherche du tueur.

L'enquête n'est sans doute pas exceptionnelle, mais elle est un très bon prétexte pour l'auteur pour nous parler de la bataille de la presse, les "coups" en douce, les "coups" foireux à faire à ses concurrents pour avoir le meilleur scoop (Stéphane Pajot donne même l'origine du mot scoop à laquelle je ne m'attendais pas du tout), la pesse écrite survivra-t-ele à l'Internet ? A Nantes, en 2019, oui ! Cette enquête est aussi l'occasion pour l'auteur de nous promener dans les rues d'une ville en totale mutation, d'une ville qui veut vivre sa folie et son délire : exactement ce que fait très bien Stéphane Pajot, dans son livre. Mi-passéiste, en revenant sur son histoire, négrière par exemple, pour l'exorciser, mi-avant-gardiste et promouvant ses créations artistiques grandioses et originales et mi-visionnaire -oui, je sais, ça fait un "mi" en trop, mais je viens d'avoir une troisième idée, ipso facto de dernière minute, et comme je trouvais la construction de ma phrase pas mal, alors, j'ai décidé de garder les trois "mi"- à la Jules Verne (LE grand homme nantais).

Léo, qui connaît un peu la ville, se prend quelques cuites au muscadet -on a l'alcool qu'on peut, c'est peut-être plus chic au bourbon ou au whisky, mais le résultat est globalement le même : un gros mal de cheveux le lendemain !- tente d'infiltrer un groupe de nazillons qui se rassemble sur une péniche et fait même un tour en "pou-du-ciel", sorte de mini-avion qui survole et surveille la ville.

Bien écrite, style rapide, jeux de mots fréquents, humour et ironie omniprésents, mots d'argot, de patois nantais -qui ne nuisent pas à la bonne compréhension- cette enquête se laisse lire très agréablement, même si Léo est un peu naïf et crédule et qu'il ne la résout pas vraiment, enfin pas seul. J'aime bien. A tel point, que me voilà maintenant très tenté de lire d'autres aventures de Léo Tanguy. Et les prochains livres de l'auteur.

Amis bretons -et les autres aussi- n'hésitez plus, nous avons -je m'inclus, en tant que Nantais, même si je sais qu'au fin fond de la Bretagne, ça peu râler un peu, mais c'est quand même nous qu'on a l'château- nous avons, disais-je notre cyber-enquêteur, journaliste des temps modernes en la personne de Léo Tanguy. Et en plus le livre, il est pas cher (8€) ! Bien vendu, non ?

JEAN II LE BON

Thierry Magnier

par
14 avril 2011

Les petits jeunes ont grandi. Leurs préoccupations sont celles des enfants de leur âge : l'amour, les filles, le brevet (enfin, ça c'est plutôt le leitmotiv des parents), leur futur métier. Aussi lorsqu'on leur parle orientation, Elsa réagit assez brutalement : "Ce n'est pas un collège, c'est un centre de tri. On sépare les bons élèves "sans problèmes" qui choisiront, ceux qui débarquent là, qui prendront ce qui reste, les "manuels", et puis ceux qui n'auront rien du tout, les "chômeurs"... Félicitations, vous avez tous gagné ! Tout le troupeau obéit comme un seul mouton, et tout le monde est content,, le déterminisme et la génétique et le droit divin et l'hérédité et le président... Mon cul ! Ce que je veux faire plus tard, moi ? C'est la Révolution. Mais ça, bien sûr, ça ne fait pas partie des mille et vingt fiches métiers." (p.88/89)

Ce qu'il y a de bien dans ce bouquin -que je ne qualifierais pas de "jeunesse", ce serait trop réducteur-, c'est que le prétexte de l'écriture d'un roman permet à Fabrice Vigne de cerner les tourments adolescents. Entre Stan, l'inventeur d'histoire et Elsa la rebelle gothique et révolutionnaire, le torchon brûle plus que jamais, mais on sent bien que leur amitié est en train de se transformer. Ce livre permet aussi à son auteur de parler des affres de la création littéraire (Arthur), cinématographique (Stan) ou musicale (Elsa). Le créateur de cette oeuvre, bien dans son époque décrit également les différents familles actuelles : Stan vit seul avec sa mère depuis que son père est décédé, Elsa vit dans une famille "normale" et Arthur est dans une famille recomposée, chacun vivant différemment l'absence, la solitude ou la fratrie.

Plus dense que Jean 1er, avec toujours les notes humoristiques chères à Fabrice Vigne, ce petit roman se lit vite et très agréablement.

Ceux qui lisent régulièrement mon blog ont pu remarquer que j'aimais beaucoup le travail de Fabrice Vigne, et là encore peuvent constater que je reste sur mes affections littéraires. Ne reste plus qu'à faire comme moi, découvrez, si ce n'est déjà fait cet auteur qui le mérite.

La Dernière Ronde

Eddine Ilf

Elyzad

par
14 avril 2011

Une ronde est une partie d'échecs dans un tournoi ; celui-ci en comportant 11 par joueur. Etant donné le thème de ce livre, on ne peut s'empêcher de penser au début au moins, à Stefan Zweig et son livre Le joueur d'échecs, référence prestigieuse, mais point comparaison. Voilà un jeune auteur qui fait preuve d'une belle maîtrise de son sujet : le suspense monte en douceur, mais sûrement, jusqu'à son acmé : la onzième ronde, la dernière ! Son personnage vieillit et entre deux parties, et même pendant ses parties se replonge dans sa vie. Il revoit son premier mariage, son divorce, ses enfants restés en Russie : "je pensais souvent à eux, je me demandais comment ils s'épanouissaient physiquement et intellectuellement... Je réussissais à avoir de leurs nouvelles par des amis restés au pays et j'essayais de leur en donner des miennes... Mais je ne peux pas dire qu'ils me manquaient. [...] Pourtant j'aimais -j'aime toujours mes enfants" (p.137) Cet homme n'a vécu que pour et par sa passion, les échecs. Tout ce qu'il a fait à côté était pour avoir une position sociale ; il n'a rien regretté, n'a fait de mal à personne mais au fond de lui, rien n'a atteint la puissance de ce jeu.

Remarquablement écrit, ce roman tient en haleine jusqu'au bout et même pour un ignare dans ce jeu -je ne connais que très vaguement le déplacement des pièces- il est passionnant. Même les détails des parties jouées, avec les cases nommées, les phases de jeu décortiquées ne m'ont pas rebuté. Je les ai lus vite non pas parce qu'ils ne sont pas intéressants, mais parce qu'ils font monter le suspense, même si je suis bien incapable de visualiser la partie avec ces indications de l'auteur (un amateur d'échecs y trouvera sans doute son compte voire y prendra son pied !)

Un premier roman qui dresse le portrait d'un homme vieillissant, solitaire, qui a tout donné à sa passion et qui veut encore lui donner beaucoup, jusqu'à la fin, un homme qui se sent décliner irrémédiablement, un vieil homme très attachant et bien décrit : je peux là saisir les raisons qui font que cet homme passe à côté des autres sans s'y intéresser : lui-même n'y peut rien, sa passion est la plus forte. Belles phrases, souvent longues, sens de la construction de la phrase, Ilf-Eddine montre un style personnel travaillé et abouti.

Pour vous donner encore plus envie, voici le premier paragraphe de ce roman, que personnellement, je trouve très beau et qui annonce joliment la suite :

"Sur l'ensemble de ma vie, j'ai dormi à l'hôtel aussi souvent que chez moi. J'ai connu des établissements modestes, mal chauffés et vétustes, et d'autres, luxueux, qu'ils soient cathédrales soviétiques ou emblèmes impersonnels de la mondialisation. A chaque fois, j'ai aimé l'apaisement procuré par cette clé que l'on vous tend, cette porte qui s'ouvre, cette chambre qui s'offre à vous" (p.11)

Pizzicato
par
7 avril 2011

Pas mal du tout ce roman policier. D'abord pour le milieu qu'il décrit, pas très courant dans ce genre de littérature. Ensuite pour les personnages campés qui sont attachants. Alors, certes, les héros ont tendance à être tous très beaux, tous très intelligents, une sorte d'élite culturelle-physique-musicale, mais je n'ai pas boudé mon plaisir à voyager en leur compagnie à Nice. Yaël König offre une belle visite de l'opéra de cette ville, nous guide dans tous ses recoins et nous promène dans cette vile, que personnellement, je ne connais pas du tout. C'est bien, ça change des visites de Paris, et en plus, "il y a le ciel, le soleil et la mer..."

Revenons à nos meurtres et à notre inspecteur Godfine, devenu entre temps commissaire. Il est amateur de grande musique et d'opéra. Avec son copain journaliste musical, Baptiste Del Chiappo, ils vont régulièrement aux concerts, et Baptiste peaufine les connaissances de Godfine en la matière. Baptiste est aussi d'un grand secours lorsqu'il s'agit de faire le portrait des plus grands chanteurs, dont Isaac van Jong et la cantatrice qui suivra dans la liste macabre.

Nathan travaille à l'ancienne : il a un cahier dans lequel il écrit "Ce que je sais" en noir sur une page et "Ce que je ne sais pas" en rouge sur l'autre page. Les éditions Yago et l'auteure ont inséré dans le livre des paragraphes dans lequel le meurtrier s'exprime -sans que l'on ne connaisse son identité- écrits en rouge, comme dans le cahier de Godfine. Bien vu ! Ces incursions de l'assassin font bien sûr monter le suspense, puisque l'on sait clairement ses motivations. En outre, aucun indice ne nous met la puce à l'oreille quant à son identité ; personnellement, j'avais plusieurs suspects, mais tout au long du livre, ce n'est pas le bon, qui dans mon esprit tient la corde.

Bien écrit, très agréable à lire, ce roman policier, en plus de nous tenir en haleine nous présente, comme je l'ai dit plus haut, des personnages très attachants. En premier lieu, Nathan Godfine -mais comment prononcer son nom ? Pendant toute ma lecture, je me le suis demandé : à l'anglaise "Godfaïne" ou à l'italienne "Godfiné" ou tout simplement à la française ? Ça m'a turlupiné, ça me turlupine encore. J'ai opté pour la version italienne, ne réussissant pas à me faire à la française et compte tenu de la proximité de ce pays lorsqu'on est à Nice. Bon parenthèse fermée. Yaël König décrit bien ses personnages, même -et surtout serais-je tenté de dire- les "seconds rôles". Elle écrit des biographies complètes des victimes, de certains témoins et de suspects. On pourrait penser que c'est vain puisqu'ils ne font qu'une courte apparition, mais au contraire, je trouve que cela donne une humanité au récit, par ailleurs pas drôle du tout, surtout que les cadavres sont mutilés atrocement. Et puis, pour des gens comme moi, assez inculte voire ignare en opéra, Yaël König parle de cet art de manière qui donne envie de l'écouter. "Aussi ne t'interroge pas sur l'étiquette à donner à ta voix. Travaille-la, préserve-la, puis ne crains pas de la laisser jaillir lorsque c'est nécessaire. Le chant est séduction parfaite ; il est bonheur. Parfois même guérison." (p.148)

Bien écrit, contexte merveilleusement et sensuellement décrit, récit maîtrisé et judicieusement construit, faites vous plaisir !